Pas De Désir D’Hollande

J’ai déjà eu l’occasion, par ici, de l’écrire : les sondages, il faudrait les bannir. Tant cette démocratie dite d’opinion est un poison. Cette valse incessante de chiffres et de courbes influe d’une manière certaine et sur le politique, et sur le citoyen (cf. le vote utile). Ces projections, qui se défendent d’être prédictives, rythment la campagne, altèrent, voire appauvrissent le débat. Ce n’est plus une élection, c’est un jeu d’actions. Un course de la bourse. Qui ne prête qu’aux riches.

Ceci étant, ils sont là, quotidiens et assommants. Difficile de les ignorer. Même avec la meilleure volonté du monde. Ainsi, qui ne sait pas que depuis deux ans, maintenant, le président sortant est battu, quand ce n’est pas littéralement balayé, par le candidat socialiste ? Qu’ils s’appellent Dominique Strauss-Kahn, Martine Aubry ou François Hollande, la sanction est restée la même. Sous la Ve République, c’est une première. Et s’il y a un élément à prendre en compte, c’est bien celui-ci. Car ce n’est pas le sondage du jour qui doit (r)éveiller quelconque intérêt, mais une tendance, et celle-ci est d’autant plus lourde qu’elle dure. La renverser en deux mois semble, a priori, impossible.

Faux-suspens

Or donc que les courbes, celles de premier tour, se croisent ou décroisent, qu’est-ce que ça peut faire ? D’autant que c’est tout, sauf une surprise. Qui plus est, il aurait été hautement préjudiciable que ça ne se produisît point. Ne serait-ce que pour l’intérêt même du spectacle (car c’en est un, à défaut d’autre chose). C’est qu’on commençait à s’ennuyer ferme ! Et même si je doute fort que cela élève les débats, incite les candidats à aborder les vrais sujets, au moins on y gagne en faux-suspens.

Ironie mise à part, il y a un élément qui m’apparaît important, et qui n’est jamais, ou alors très rarement abordé. Il faut dire que les yeux rivés sur les intentions de vote, de premier comme de second tour, nous passons à côté de données plus essentielles. Car oui, il y a dans ces enquêtes, du bon à tirer. Le problème – et c’est peut-être la raison pour laquelle, on n’en parle quasiment pas – c’est que ce n’est pas plus à l’avantage de Nicolas Sarkozy que de François Hollande.

Prenons par exemple la vague dite n°4 de l’Ifop, publiée le 29 février dernier (La vague 5 est publiée ce jeudi). Concernant le second tour, le candidat du PS est donné vainqueur par 56,5% à 43,5%. Seulement voilà, l’enquête ne s’arrête pas là. Il fut ensuite demandé à ces électeurs s’ils votaient François Hollande parce qu’ils « souhaitaient que celui-ci devienne président de la République » ou … Parce qu’ils « souhaitaient, avant tout, que Nicolas Sarkozy ne soit pas réélu » ? Eh bien, ils ne furent que 39% à choisir la première proposition ! [1] C’est peu. Mais c’est une information qui devrait attirer et notre intérêt, et celui du candidat du PS. Tant on voit bien – mais qui ne s’en doutait pas ? – que ce n’est pas un véritable vote d’adhésion et qu’il n’y a donc pas de « désir d’Hollande ».  Et ça, c’est très embêtant. Je dirais même : assez triste.

Quelqu’un, et non des moindres, a pu le vérifier concrètement, sur le terrain : c’est l’un des fils de François Hollande, Thomas. Dans le quotidien « Le Parisien » en date du 11 mars dernier, évoquant la campagne actuelle, il confie que : même si « les meetings sont pleins, il n’y a pas la même ferveur, le même engouement » qu’en 2007. Et il ajoute : « Il y a cinq ans, les gens venaient déjà convaincus aux meetings de Ségolène Royal. Là, je parlerais plutôt de curiosité. Le contexte n’est plus le même ». Oh bien sûr il ne parle pas de « désir », mais comment le pourrait-il ? Puisque c’était un des mots-clés de sa mère, avec notamment le site de campagne : Désir d’Avenir.

Désir qu’elle suscita, effectivement, car dans une enquête IPSOS en date du 6 mai 2007 (ce qu’on appelle un « sondage sortie des urnes ») à la question : quelle est la principale raison pour laquelle vous avez voté Ségolène Royal ?  Ils furent 55% à répondre « parce que j’ai envie qu’elle soit présidente » ! Le désir était encore plus fort chez les électeurs de Nicolas Sarkozy qui, eux, se prononcèrent à 77% !

Un référendum pour ou contre Sarkozy

Alors oui, c’est vrai, le contexte n’est pas le même. Il n’en reste pas moins que, pour le moment, et quoi qu’on en dise dans les états-majors, les citoyens de ce pays vont porter au pouvoir un homme qu’ils ne désirent pas vraiment. Un homme qui ne suscite ni grand enthousiasme, ni grand espoir.

Certes, on peut me dire que, par exemple, jamais un président de la Ve n’a été élu par une majorité « réelle ». En effet, si l’on tient compte de l’abstention (entre 15 et 20%), l’homme qui conquiert l’Élysée ne recueille en vérité que l’adhésion d’une minorité, se situant, selon les scrutins, entre peu ou prou 37% (Pompidou, 1969) et 45% (De Gaulle, 1965) [2]. C’est vrai. Mais avouez que si en plus, le désir n’est pas là, ou si peu prégnant, cette minorité est d’autant plus riquiqui. Et plus périlleux, le quinquennat s’annonçant.

Alors de deux choses l’une. Soit François Hollande parvient à susciter ce désir, qui me semble primordial, ne serait-ce que pour asseoir une légitimité, entraîner un peuple, soit il n’y arrive pas, et dans ce cas, il serait bienvenu, le 6 mai prochain, que son triomphe (annoncé) soit modeste.

J’ajoute que je ne crois pas que cette absence de « désir » puisse lui coûter la victoire. Tant le rejet du président sortant reste fort. Et que, malheureusement, mais très habilement, François Hollande joue énormément sur ce paramètre. N’a-t-il pas comparé, au moins une fois, cette présidentielle à un référendum ?

Toujours est-il que si le désir ne vient pas, ou pas plus que ça, qu’on nous épargne, en mai prochain, la joie démesurée avec tous ses excès de langage ; qu’on ne vienne surtout pas nous parler d’un nouveau 10 mai ; bref, et pour être le plus cru possible, que François Hollande n’oublie pas qu’il ne sera, en fait, qu’un vainqueur par défaut [3]. Ou de contexte. Ce qui, pour moi, revient au même.

[1] Concernant les 43,5% déclarant voter Nicolas Sarkozy, 42% assuraient le faire parce qu’ils le veulent comme président, 58% pour faire barrage à François Hollande. Il n’y a donc pas, non plus, de désir de Sarkozy. Contrairement à 2007.

[2] Une seule exception : Jacques Chirac en 2002. Élu avec 82,21% des suffrages exprimés, mais, tenant compte de l’abstention : 62,01% (des inscrits). Mais qui ne sait pas que Chirac doit ses 62,01% moins à sa personne, son programme, ses idées, qu’à un rejet massif, sans précédent, de son concurrent qui, rappelons-le, était le candidat d’extrême-droite, Jean-Marie Le Pen ?

S’il y a bien, d’ailleurs, une élection où le « désir » a été si pauvre, si infime, c’est bien celle-ci. Chirac a été clairement un vainqueur par défaut. Il n’en tiendra nullement compte, en formant un gouvernement très à droite, alors qu’il était évident qu’il fallait, vues les circonstances, opter pour un gouvernement d’unité nationale. D’une certaine façon, la question – je veux dire celle d’un gouvernement large –pourrait se poser à François Hollande. Question de contexte, encore une fois…

[3] Seul, je crois, Dominique Strauss-Kahn aurait pu cristalliser ce désir. Nous aurions eu là, très certainement, un vote d’adhésion. Parce que, à tort ou à raison, beaucoup de citoyens considéraient cet homme solide économiquement. Il incarnait la compétence. La puissance aussi, de par sa fonction au FMI. Bref, il apparaissait comme un vrai recours dans le contexte actuel. Hollande n’apparaît pas comme un recours. Il conserve cette image d’homme flou. Le citoyen ne sait pas qui il est vraiment, et ne parvient toujours pas à le savoir. Seul le désir pourrait l’y aider. Et c’est à François Hollande de le faire naître, ce désir.  La question pourrait être : pourquoi n’y arrive-t-il pas ?

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