Supprimons l’élection du Président de la République au Suffrage Universel

Quelle est l’élection qui, en France, mobilise le plus d’électeurs ?
La présidentielle.
Hormis le second tour de 1969 (qu’opposait Alain-blanc bonnet-Poher à Georges-bonnet blanc-Pompidou) le taux de participation a toujours été supérieur à 70% [
1], dépassant même, dix fois sur seize, les 80%.
On pourrait s’en réjouir, y voir, là, un signe de bonne santé de notre démocratie.
Or, ce n’est pas le cas.

Car pendant que la présidentielle capte l’électorat (et les médias), les autres élections (municipales, cantonales, régionales, législatives et européennes) perdent, scrutin après scrutin, des électeurs.

Ils n’étaient que 46,33% à s’exprimer lors du premier tour des régionales 2010 (77,93% en 1986) 44,32% au premier tour des cantonales 2011 (69,95% en 1992) tout de même encore, et c’est heureux, 66,64% au premier tour des municipales 2008 (78,80% en 1978).

Quant aux législatives, la dernière fois que le taux de participation fut supérieur à 70%, c’était lors du second tour de 1997 (70,97%).
Depuis que cette législative suit la présidentielle, elle ne mobilise plus (autant) ; or donc sur la période 2002/2007, que 62,42% au premier tour, et 60,14% au second, contre respectivement 78,5% et 78,76% pour la période 1958/1978, et 70,18% et 70,85% pour la période 1981/1997 [2].
Nous observons une baisse flagrante et constante de la participation pour cette élection, pourtant majeure qu’est la législative. Majeure, car qui, hormis le maire, est le plus proche d’un citoyen, sinon son député (qui, au passage, est souvent maire de sa commune) ?

Reste les européennes, qui n’ont jamais connu un grand succès, où nous sommes passés d’un taux de participation de 60,71% (1979) à 40,63% (2009). Etrangeté, bizarritude totale, quand on sait que c’est au Parlement européen que tout se décide
En effet, est-ce le président de la République qui peut influer en quoi que ce soit sur les directives de Bruxelles, voire les caprices de l’Allemagne, ou, un tant soit peu, les députés européens ?…
Le citoyen-électeur français est assez curieux. Sa faculté à se mobiliser en masse sur une seule élection – la présidentielle – semblerait accréditer la thèse qu’il croit en « l’homme providentiel », à celui qui va le sauver (ou le protéger).
Ce qui est un leurre total. Il n’y a pas plus éloigné du peuple, et de fait, que l’homme de l’Elysée…

L’abstention (progressive) aux diverses élections intermédiaires est moins due à un désintérêt du citoyen pour la chose publique et politique qu’à une polarisation exagérée sur un seul scrutin, cette présidentielle que le média nous présente comme capitale pour la nation… La rencontre entre un homme et le peuple, nous assure-t-on… Mais quel romantisme, dites-moi ! Ce doit en être, sinon, on n’aurait pas fait de François Mitterrand, un personnage de roman… De Sarkozy (mais aussi de Chirac, Villepin, Dati, etc.), un héros de cinéma.

Mais enfin, si véritablement le citoyen se désintéressait de la politique, comment expliquer qu’il se rue sur les urnes, la présidentielle venue ? D’aucuns – et ils n’auraient sûrement pas tort – objecteront que ça n’a, au fond, pas grand-chose à voir avec la politique. Nous sommes, en effet, tout bien pesé, et de plus en plus, dans une sorte de compétition sportive, un duel de supporteurs, voire un jeu qu’aurait moins à voir avec « Que Le Meilleur Gagne » que « Le Moins Pire L’Emporte », avec comme animateurs-commentateurs, les journalistes (qui donc, de fait, ne sont plus véritablement des journalistes). Pas très loin d’une vulgaire émission de télé-réalité. Un show. Un cirque. O combien médiatique (business is business) !

C’est ainsi qu’à ce jeu du « Moins Pire » on atteignit des sommets en 2002, avec un Jacques Chirac réunissant 82,21% des suffrages exprimés alors qu’il n’en avait récolté que 19,88% au premier tour (13,75% des inscrits).
Dans un autre style, on pourrait avancer l’idée qu’une partie non négligeable des électeurs ayant voté Ségolène Royal au second tour de la présidentielle 2007, l’ont moins fait par adhésion à ses idées, que pour barrer la route à Nicolas Sarkozy.

En réalité, la dernière élection où nous eûmes à faire un choix politique clair, je veux dire à choisir véritablement entre deux projets de société, et non deux personnes, c’est l’élection présidentielle de 1974. Et non celle de 1981, où, quoi qu’on en dise, une envie d’en finir avec Giscard a été déterminante.

1981 n’a été que le début de la fin. A commencer par la disparition progressive du clivage droite/gauche (entériné par la chute du communisme, puis par la construction européenne où les différences entre PS et UMP sont faibles et… par trois cohabitations). [3]

Ce n’est pas le fait du hasard si, aujourd’hui, Marine Le Pen, Nicolas Dupont-Aignan et quelques autres, causent d’UMPS.
Bref, en trente ans, nous serions passés de « la bande des quatre » (RPR, PS, PCF, UDF) au (pseudo) bipartisme ; (pseudo) bipartisme que le média distrait par l’introduction d’un concept dit du troisième homme.

Mais surtout, et avant tout, nous sommes désormais dans la personnalisation
.
Nous votons plus pour (ou contre) un homme que pour un projet de société. Plus pour (ou contre) un homme que pour un programme (ou un choix) politique. Et quand il se représente devant les électeurs, qu’il remet son titre en jeu, ce n’est pas son bilan qui primera. C’est luiVeut-on encore de lui ou pas ?
Voilà à quoi nous sommes réduits. C’est maigre. C’est rien. Rien d’autre qu’une entourloupe.

Eh bien c’est avec ce « lui » qu’il faut en finir. Or donc, en terminer avec l’élection du président de la République au suffrage universel. Ainsi que le préconisait Michel Rocard en août 2006 [4]. C’est le seul moyen de rendre le pouvoir (ou, un tant soit peu de pouvoir) au citoyen, donc de redonner du sens à notre démocratie.

Le président – ou : chef du Parlement – doit être désigné par l’Assemblée nationale. Ce qui signifie que les élections législatives deviendront un des rendez-vous majeurs de notre vie politique. Avec un mode de scrutin revu et corrigé, permettant de prendre en compte la diversité d’opinions, d’idées et d’aspirations de nos concitoyens. C’est cette Chambre (enfin !) représentative du peuple français qui, suivant la majorité qui s’en dégagera, nommera, par un vote, le Cameron ou la Merkel, chargé de constituer un gouvernement.

Il ne s’agit aucunement de revenir en arrière, à un système bancal, comme celui de la IVe République.Mais de tirer les leçons de la Ve.
Et ces leçons tirées, de proclamer une nouvelle ère, moderne, adulte, responsable, respectueuse des citoyens, plus proches d’eux, qui n’a rien à voir avec la fausse-bonne idée dite de « démocratie participative » prônée par Ségolène Royal (qui n’est, en réalité, qu’une démocratie d’opinion – laissons cela à RMC Info) ni même avec un système référendaire (très prisé par le FN), mais avec une VIe République, qu’un temps, le « socialiste » Arnaud Montebourg défendait avec un peu plus d’ardeur que présentement.
Il conviendrait, d’ailleurs, que le candidat PS issu des primaires, fasse sienne cette proposition du député de Saône-et-Loire, et la porte durant la campagne présidentielle 2012. Plus qu’il ne conviendrait, c’estune exigence.

Posons-nous les bonnes questions.

Que nous apporte, concrètement, aujourd’hui, l’élection d’un président de la République au suffrage universel ?

Est-ce par ce mode de fonctionnement que notre société peut évoluer, progresser ? Et, plus directement, à quoi sert-il ? Et qui sert-il ?

En donnant plus de pouvoir au Parlement, donc aux citoyens, nous revivifierons notre démocratie. Les enjeux seront plus clairs. Evidents. Nous redonnerons, en outre, plus de poids aux élections intermédiaires et locales, comme les régionales, les cantonales et les municipales. Nous redonnerons à la politique, sa force, son sens, et ses lettres de noblesse.
Ce faisant, ce pouvoir accordé au Parlement, déterminant, pourrait contribuer, à terme, à rendre les élections européennes plus attractives, car le citoyen aurait plus conscience que c’est là que tout se joue.

Comment peut-on croire, en 2011, que c’est un homme, un seul, qui va régler nos problèmes ?

Comment peut-on croire, en 2011, en un système monarchique, aristocratique, oligarchique, qui n’a derépublicain que le nom ?

[1] Excepté le second tour opposant Alain Poher à Georges Pompidou (68,85%) les autres « tours » deprésidentielle ayant le moins mobilisé d’électeurs, sont le premier tour de 2002 (71,60% de participation) le premier tour de 1969 (77,59%) le premier tour de 1995 (78,38%) et les seconds tours de 1995 (79,66%) et de 2002 (79,71%).
Concernant la présidentielle de 2007, le premier tour est le 3ème meilleur premier tour de l’histoire de la Ve République avec 83,77% de participation, le second n’étant que le 5ème (83.97%) derrière ceux de 1974 (87,33%), 1981 (85,85%), 1965 (84,32%) et 1988 (84,06%).

[2] Depuis l’inversion du calendrier décidée par le Premier ministre Lionel Jospin, jamais les législatives n’ont aussi peu mobilisé : 64,42% au 1er tour de 2002, et 60,31% au second.
C’est pire en 2007, avec 60,42% au 1er, et 59,98% (un record sous la Ve !) au second.

On aura observé, itou, un taux de participation plus faible qu’à l’accoutumée après les élections présidentielles de 1981 et de 1988, où le président – François Mitterrand dans les deux cas – fraîchement élu, décidera d’une dissolution dans le seul but de demander au peuple de lui octroyer une majorité au Parlement ; ce qui tend à démontrer que le couplage présidentielle/législatives tue les législatives, et d’une certaine façon, la « démocratie réelle »

Le dernier scrutin tutoyant les 80% de participation est celui de 1986 (78%), le seul de l’histoire de la Ve République à un tour et à la proportionnelle.

[3] Le (pathétique) : « Je voterai François Hollande » d’un Chirac très affaibli physiquement (entre autres…) n’est que la confirmation de cette disparition du clivage droite/gauche.
Clairement, ça se joue désormais ailleurs

[4] Extraits d’un entretien accordé par Michel Rocard (ancien candidat à l’élection présidentielle, celle de 1969) au site internet LCI.fr, le 31 août 2006 :

Rocard : Il faut supprimer l’élection du président au suffrage universelCe scrutin est aujourd’hui dévoyé. Il n’est plus le choix du patron de la France. Il sert à mesurer l’importance de tout courant d’idée pesant plus de 2% dans l’opinion, à droite comme à gauche. Du coup, la présence au second tour ne sera permise que pour un candidat dont le camp est le moins éclaté. C’est effrayant car ça revient à réduire le choix du chef de l’Etat à un jeu de dés. Un nouveau 21 avril est possible, disent les sondages. On verra bien le résultat, je fais part ici de mon inquiétude.

LCI.fr : Quelle est votre solution ?

Rocard  : Limitons les pouvoirs du chef de l’Etat à la continuité de l’Etat et la garantie des valeurs suprêmes et faisons-le élire par le Parlement. Le débordement médiatique actuel autour de l’élection d’un homme aux pleins pouvoirs fausse le jeu. Sans tout ce sacré et cette gravité accompagnant le scrutin présidentiel, les acteurs du débat seraient des professionnels expérimentés. Tous ces métiers sont difficiles. Il vaut mieux avoir quelqu’un connu pour ses fortes capacités. Or dans le système médiatique actuel, les personnalités émergent très vite. Nicolas Sarkozy n’est pas tellement plus expérimenté que Ségolène Royal. Ce n’est pas une critique mais un constat, il apprend le métier. Il n’a ainsi jamais eu de responsabilités internationales…

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A propos Philippe Sage

Empêcheur de tourner en rond.
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