Parce Que La Vie Est Une Crique


Il y a ce soir, où tu sais, il te reste deux, trois, parfois quatre heures.
C’est ta dernière.
Après tu prends tes affaires, ton chèque, et tu disparais.

C’est fou, c’est difficile à (d)écrire, dire, ce qui peut se passer durant ces deux, trois ou quatre heures.
Le temps file, mais à une vitesse, c’est pas croyable, et tu vois arriver ce moment, ce moment-là où tu t’es promis de ne pas lâcher, oh non, surtout pas ça.

Toi, t’imagines bien le truc, festif, joyeux, allez, si, c’est le mieux, faut donner, pas de tristesse, et d’abord pourquoi la tristesse, à quoi ça servirait, non, faut que ça pète, tu l’as dans ta tête cette putain d’émission, la plus belle, la meilleure, le top, ouais, tu vas tout donner, mais le temps, ce salaud, te happe, te rattrape, et vient ce moment, terrible, le dernier, où tu le sais, elle surgit cette foutue, cette salope, cette dernière minute, qui s’imprime sur cristaux liquides, rouges, il faut finir, mais quoi dire ?

On a tous vécu ce moment-là, on a prévu, imaginé, même que, on aurait des trucs à dire, ah ouais, des trucs chouettos, pas de haine, que de l’amour, même qu’on les aurait préparés, dans le bus, dans sa petite voiture, ou chez soi en regardant les oiseaux s’envoler, ouais, on l’a dans le ciboulot, le dernier mot, on le souhaite beau, plein de tendresse, de mercis, de putain, c’était pas mal, hein, c’était pas dégueu.

On est toujours étonné que ce soit, ce soir-là, que t’appelles, en masse, ému, étonné que ce soit précisément le soir de ta dernière que t’appelles enfin, pour dire que merde, fais chier, tu comprends pas, mais quoi, mais qu’est-ce qui s’passe, non mais c’est pas possible, vous nous faites une blague, étonné de tous ces messages d’amour, de sympathie, pourquoi maintenant, pourquoi dit-on que l’on t’aime le dernier jour, pourquoi pas le trentième, ou le quarante-septième, pourquoi c’est toujours au moment où il faut partir, finir, qu’on te le dit, enfin, que putain, tu m’as donné tellement de joie, que tu m’as fait rire, ouais, tu m’as plu, mec.

Pourquoi est-ce ce jour-là où tout fini qu’enfin les langues se délient ?

Toi, tu ne penses qu’à une chose, une seule, tenir, pas montrer cette émotion qui grandit, te submerge, surtout pas de larmes, oh non pas ça, pas quand on manque d’élégance à ton égard, qu’on manque d’humanité ; je sais, ce monde n’a plus rien d’humain, mais peu importe, nous, toi, nous le sommes, humain, encore, et on les emmerde.

Ce qui compte c’est d’avoir donné, même si, y’avait des jours, des soirs, où c’était dur, pas possible, où tout faisait chier, mais quand même, on ouvrait le micro, et merde, on envoyait la purée, parce qu’on aime ça, notre métier, on l’aime plus que tout, ils le savent et alors ?
Qui sont les plus riches ?
Toi ou eux ?
C’est toi, c’est nous, jamais eux.
Eux ce sont des comptables.
Et rien d’autre.

Oui, vient la dernière minute, puis les dernières secondes, les plus dures, les plus cruelles, où tu te dis merde, alors c’est terminé, ça va se finir comme ça, avec tant, trop d’amour d’un seul coup, et si peu de reconnaissance d’autre part.
Si peu, que c’en est à hurler d’injustice.

On déconnecte le casque, on coupe le micro, les regards sont terribles, comme des bouches ou des bras qui se tendent.
Tu dis merci.
Et voilà, c’est fini.
Et tu vas boire un verre.
A la vie.

 

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5 commentaires sur “Parce Que La Vie Est Une Crique

  1. sympa de se réveiller quand tout est terminé. mais le soutien de cette frange de l\’équipe, il aurait fallu l\’amener plus tôt cher Philippe. Tu t\’es aussi complais dans la critique des nouveaux arrivés, et dans la facilitation de leur départ…

  2. Cher Romain, comme chacun d\’entre nous, j\’ai certainement connu des moments de faiblesses, certainement pas de complaisance. Quant à dire que j\’aurais pu faciliter le départ de "nouveaux arrivés" c\’est m\’accorder un pouvoir que je n\’ai pas. Pour être clair, je ne suis pas et ne serais jamais ce que je nomme un intrigant. Moi je fais mon taff et basta. Quant à se réveiller quand tout est terminé, je crois que j\’ai eu l\’occasion, à ma façon, de faire comprendre à Malher que je l\’appréciais. A ma façon, c\’est-à-dire discrètement. Je ne suis pas démonstratif, et alors ? Un regard parle parfois plus que des mots. Et ce billet, de toutes les façons, de concerne pas que Malher. Il est adressé à tous ceux et toutes celles qui ont connu ce dernier jour, celui où tout s\’arrête. Il est sincère. Et c\’est tout ce qui compte pour moi.

  3. Bien vu le Philou 🙂 Je lève mon verre à toutes les dernières, à toutes les premières et aux derniers de la classe qui se reconnaitront 🙂

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