« Vous Avez La Carte Du Magasin ? » [Ode à l’Hotesse De Caisse]

Vincent était un homme généreux.
Pour un seul camion de volailles déchargé, il me filait
100 francs.
J’osais pas lui dire que c’était trop.
Faut dire que j’en avais besoin.
De ce blé.
Pour payer ma chambre d’étudiant, mes paquets de Benson & Hedges, bouffer un peu, sortir beaucoup, alimenter d’essence la
Simca 1100 blanche.
Besoin d’un peu de fraîche pour inviter cette fille qui, je le savais, me dirait non.

Quand j’abandonnai mes études de médecine pour bifurquer dans la musique, c’est encore lui qui me sauva la mise.
Il fit des pieds et des mains pour que le mareyeur du coin m’employa 169 heures par semaine, qu’il ne fallait pas se fier à mon apparence, que j’étais un bon garçon, certes un peu étrange, décalé, taciturne, mais que le travail ne me faisait pas peur, que l’on pouvait me faire confiance.

C’était fin 1983.
Je palpais 3453,28 francs le mois.
Je ne savais pas si c’était peu, beaucoup, ou pas assez.
Je m’en foutais, à vrai dire.
Tout ce qui comptait c’est que cela me permettait de contribuer à la
(sur)vie du groupe vaguement new-wave qu’avec Manu & Jean-Jacques nous avions monté.
Ne serait-ce que pour acheter du matos, louer une salle de spectacle, un local pour répéter, payer un verre à cette fille qui, cette fois, me dirait oui, oui parce que j’étais musicien.
A croire que c’est mieux d’être musicien, pour la fille, qu’étudiant en médecine.

J’y suis resté neuf bons mois chez ce mareyeur.
J’arrivais vers les 3 heures du matin.
Donc en retard.
Nous réceptionnions le poisson les mardis et les jeudis. 
C’est depuis cette époque que je sais qu’il ne faut pas acheter du poisson le lundi. Quand bien même l’aurions-nous méticuleusement glacé le dimanche.

Je plaçais la poiscaille sur l’étal, et puis quand c’était fait, avec Louis, qui ressemblait vachement au Général de Gaulle, nous allions au bar d’à côté, un bar de communistes purs et durs ; Louis prenait un ballon de blanc, moi un café, du moins au début, car au bout de quelques semaines, comme Louis, les mains rouges, bouffées d’orgelets, je finissais par céder et l’accompagnais à grands coups de Muscadet.
Louis, j’sais pas comment il faisait tellement de 7 à 13 heures, il en éclusait des ballons.
Tenait à peine sur ses quilles quand tous les deux, sous un cagnard pas possible, on allait vider la grande poubelle sentant fort et âcre la marée au bas de la rue, celle des
Halles de Limoges.

Louis ne faisait pas le vendeur.
Moi si.
Des truites j’en ai vidées Madame. Virer la peau des soles, des raies. Ouvrir des huîtres par bourriches entières.
Mais c’était pas le plus dur.
Oh non.
Le plus dur c’était de s’coltiner certains clients. Ceux qui te disent à peine bonjour. Qui te parlent comme à un chien …
… Ou plutôt
(qui est aussi un chien ..) qui te traitent comme du poisson pourri tant c’était le genre de personnes à mieux traiter un chien qu’un vendeur de morues, de moules et de maquereaux.
Le genre de personnes, aussi, à s’radiner alors que sur les genoux nous remballions la came, et j’te cause pas des jours de réveillon.
Franchement, fallait avoir les nerfs solides pour ne pas les envoyer péter ces clients-là, fallait la ravaler fort sa fierté, serrer dur les poings, mais la desserrer la mâchoire et leur en donner du
sourire Gibbs, du oui bien sûr il en reste de la lotte, je vais vous chercher ça.

On dit qu’il n’y a pas de sots métiers, je veux bien le croire, quoique, ça reste à prouver, simplement je compris lors de ces neuf mois – où je ne fus pas le moindre du monde malheureux – qu’il existe des métiers, et ils sont nombreux, où tu es mal traité, mal considéré, malmené, des métiers où tu te crèves la couenne pour un salaire de misère.
Et encore j’eus de la chance, car mes patrons eux, quand bien même étaient-ils durs, exigeants, ne m’ont jamais manqué de respect.
Jamais.
Et quand ils m’aboyaient dessus, c’était justifié. Même que j’y revenais pas deux fois.

Oui c’est une chance que d’avoir vécu cette expérience, car même ces jours où je me sens fatigué, éreinté, irascible, quand je prends la queue, celle d’une caisse de l’hypermarché, et même si je trouve que l’hôtesse est un peu lente, voire nonchalante, je prends sur moi et mon mal en patience, tant je sais qu’être derrière une caisse des heures durant, c’est pas vraiment une partie de plaisir, surtout quand survient cette femme, une cliente qui se penche vers sa petite fille et lui dit :

"Tu vois, si tu ne travailles pas bien à l’école, eh bien tu finiras comme la dame, derrière une caisse .."

Sait-elle, cette cliente, que "la dame derrière la caisse" possède au minimum un baccalauréat ?
Si ce n’est plus.

Sait-elle que pour 30 heures par semaine à se gaufrer des clientes, des grossières comme elle, elle touche à peine 900€ net par mois ?

Sait-elle que cette hôtesse de caisse aimerait bien faire quelques heures de plus pour gagner un tout petit peu plus, mais que dans la Grande Distribution, ça n’est pas possible ?

Qu’en revanche, on lui demandera, à cette hôtesse, de sacrifier quelques dimanches, qu’on prétend que c’est sur la base du volontariat, mais c’est que des conneries, t’as pas le choix, si tu dis non, alors tu vas morfler, la prochaine fois, t’iras faire la caisse du côté des produits surgelés, là où ça caille sa race, et les clients, t’as intérêt à les passer plus vite que ça, ma fille, et qu’il n’y ait pas un seul centime d’euro qui manque dans ta putain de caisse, sinon, gare à ta gueule. Quant à la pause déjeuner, tu vois c’que je veux dire …
Et n’oublie pas que non seulement t’es à temps partiel, mais que comme le yaourt, t’as une date de péremption dans ton contrat.
Et que – refrain connu – dehors, elles sont un paquet à vouloir bosser, un paquet que ça ne dérangeraient pas de trimer un jour à telle heure et le lendemain à une autre. 

Que veux-tu faire, sinon courber l’échine, rentrer la tête, et tout le reste ?
D’autant plus quand t’as des gosses à nourrir.
Et parfois, souvent, un mari absent.

Tu reprends ta caisse sans moufter, tu fais risette aux clients, comme tu peux, même si t’as plus l’envie, ni la force, il le faut, puisque t’as ton responsable, ton phallocrate à chaussettes blanches et vannes lourdingues qui te mate via la caméra ..
Alors tu souris, mais c’est d’un air las que tu me demandes si j’ai la carte du magasin.
Non, évidemment que non, je ne l’ai pas, me sentirais presque coupable de ne pas la prendre, quand je vois ton regard désabusé ; je me dis que, peut-être, tu touches un peu de blé au nombre de cartes que tu refourgues.
Je t’envoie juste un sourire, un mot gentil ou d’esprit, j’traîne pas trop cependant, sachant que si t’es pas payée au rendement, l’on te demande pourtant de ne pas lambiner.

Je me dis que si je n’avais pas connu cette expérience de mareyeur-vendeur, je serais comme certains autres, un sale gros con de client qui te regarde à peine, ou qui te parle mal, ou pire.

Il était grand temps que ça s’exprime, que ça gronde dans la Grande Distribution.
Quand, de surcroît, l’on sait que ces enseignes qui
sous-payent ces femmes et ces hommes, ces enseignes qui se vantent de lutter contre la vie chère, parfois même comme Michel-Edouard Leclerc de défendre notre pouvoir d’achat, font à l’année des bénéfices – et tant mieux – du genre copieux, un chiffre d’affaire plutôt confortable, bref, ça roule sur l’or, ça va quoi, ça vit bien.

Et j’te cause pas des marges arrières.

Comment peut-on à la fois se vanter de lutter contre la vie chère, en tirer d’excellents bénéfices et autres chiffres d’affaires, et sous-payer ses employés ?

Comment peut-on interpeller le Gouvernement à l’image de Michel-Edouard Leclerc sur la question du pouvoir d’achat quand on n’en donne pas l’exemple au sein de sa propre entreprise ?

Comment peut-on s’insurger ou se vanter de quoi que ce soit quand on traite ses employés comme des moins que rien, des esclaves ?

Comment ces esclavagistes peuvent-ils nous faire croire qu’ils sont les hérauts de notre pouvoir d’achat ?

Mais fermez-là donc, bande de salopards !

Au fait Michel-Edouard, tu l’as toi, la carte de ton putain de magasin ?

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A propos Philippe Sage

Empêcheur de tourner en rond.
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3 commentaires pour « Vous Avez La Carte Du Magasin ? » [Ode à l’Hotesse De Caisse]

  1. mélina dit :

    Ah bin ça alors, pour une fois depuis que je m\’en suis échappée que j\’aurais bien aimé y être encore, pour tenir les banderoles…
    Enfin, je l\’avais plus ou moins dit, dans ce petit livre qui va bientôt avoir un petit cousin, au bon bouloir de l\’éditeur.
    Bref, quoi qu\’il en soit, ils y ont cru, chez Carrefour, et ils ont bien fait de yeuler.
    Mais tu penses bien, chez Edouard, ça se passe autrement.
    Depuis peu, chez Edouard, les caissières s\’élèvent.
    Depuis peu, chez Edouard, les caissières écrivent des livres, passent à la télé et sur d\’autres médias.
    Alors tu penses, Edouard, ses caissières, il en prend soin.
    Enfin, c\’est la colère qui parle là.
    La colère de l\’ancienne caissière.
    Des bizettes

  2. Rosine dit :

    Alors je découvre ton blog aujourd\’hui, en allant faire un tour pour voir les mises à jour d\’Yves, et en suivant les fils… Alors pour faire court, le Eddy a la carte de son magasin, et il fait même les courses sur "LE" compte du magasin, y compris le carburant pour les voitures familiales, vu que c\’est ce qu\’ils font tous… Je suis maman d\’un hôte de caisse d\’une grande surface conccurente. Tous les mêmes j\’te dis !!! Bises. Rosine

  3. €l Gringo dit :

    Le vrai problème est que nous sommes passés d\’une époque où tout était encadré à l\’inverse, la seule loi est devenue celle du marché, à l\’échelle du monde.
    Il n\’a plus de lien du tout entre l\’évolution du coût de la vie et celle des salaires : plus la demande augmente sur ce qui est essentiel, l\’emploi, la nourriture, ou le logement, plus les travailleurs trinquent !
    Et celles et ceux qui ont regardé hier soir sur TF1 l\’émission "Le Droit de Savoir" auront compris que si rien ne change, ce sera encore pire dans les années qui viennent !
    Yves alias €l Gringo
    http://numberone50.spaces.live.com et http://yves-keraudren.spaces.live.com
      

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