La « J’ai Envie De Dire » Attitude [Ou Quand La Flatterie Devient Ostentatoire]

Or donc, à la télé comme en radio, on ne peut plus entendre un interview, sans qu’à un moment donné le journaliste lambda sorte cette expression pour le moins curieuse : j’ai envie de dire …

Par exemple :

"Rachida Dati, j’ai envie de dire que votre parcours force le respect."

Ce qui doit être peu ou prou du Giesberg dans le texte.

Mais ça pourrait être tout aussi bien du Guillaume Durand ou du Yves Calvi.

 

Bien.

Où est le problème ?

Ben le problème, c’est que lorsque un journaliste balance :
j’ai envie de dire ..
Nous autres auditeurs, on ouvre grandes nos esgourdes, tant cette expression attire notre attention – elle est d’ailleurs faite pour ça – et l’on se dit bien benoîtement  :

"Ouh la la, monte le son chérie, car là – bruni, bien sûr .. – il va nous balancer un truc énorme, le journaliste de la télé ! Parce que s’il dit, j’ai envie de dire, c’est qu’il va s’exprimer à titre un peu plus personnel, qu’il va sortir légèrement du cadre, si ce n’est du carcan journalistique, pour aller chercher son interlocuteur sur un terrain un peu moins convenu. "

Eh ben pas du tout.

Car en règle général, après son j’ai envie de dire, le journaliste nous balance justement – et contre toute attente – un truc des plus convenus, des plus plats, quand ça ne tourne pas à la flatterie caractérisée comme c’est le cas dans cet exemple, et d’ailleurs que voulez-vous qu’elle répondit Rachida sinon esquisser un sourire tout aussi poli que faussement gêné, ce qui pour moi équivaut à acquiescer, sauf que nous, on en a rien à secouer, juste on se demande où qu’elle est ta question à Rachida, mon camarade journaliste, parce que là, y’en a pas !

Ah mais du tout ..

Or, j’ai envie de dire mon journaliste, que c’est quand même un peu ça, ton taf, poser des questions et non chercher l’approbation de ton interlocuteur.

Parce qu’en l’absence de questions, de pertinences – je ne parle même pas d’impertinence, juste de pertinence – et c’est là le plus emmerdant, avec ce type d’entretien plus qu’amical, l’auditeur peut, s’il n’y prend garde, se laisser anesthésier le cervelet, séduire quoi, et repartir avec cette idée toute faite que oui, le parcours de Rachida Dati force le respect.
Et qu’y aurait même pas à (le) discuter.

Mais vous savez, à l’allure où ça va, un jour viendra, et ce jour est proche, où recevant Nicolas Sarkozy dans "A Vous De Juger !" Arlette Chabot lui tiendra à peu près ce langage :

"Nicolas Sarkozy, j’ai envie de dire que vous êtes un bon président de la République !"

Vous me direz, elle l’a déjà dit, oh si, ne serait-ce que par son regard, sa gestuelle, et même par certaines de ses questions, mais justement, et voyez comme cette Chabot est utile finalement, cela nous permet de comprendre le sens de ce "j’ai envie de dire" dans un entretien politique :

Il permet au journaliste de dire enfin tout haut, ce qu’il a tenté de nous cacher tout bas pendant de longues années.
 

Tant ce j’ai envie de dire du "camarade" journaliste est trop souvent suivi d’un aveu, aveu qui pourrait se traduire par :

"J’aime beaucoup ce que vous faites !"

Alors quand c’est Drucker qui le dit, j’ai envie de dire peu me chaut, étant donné que je ne voterai jamais Céline Dion – quoique Drucker aussi, il reçoit Dati, et pareil son parcours force le respect … –  mais quand c’est Calvi, Giesberg, Durand, Chabot, enfin pratiquement tout le corps journalistique de ce pays, là j’ai envie de dire merde !

Et c’est même plus qu’une envie, c’est un putain de cri du coeur.

NB : Avec le "J’ai envie de dire" on pourrait ajouter l’autre expression vedette des journalistes d’aujourd’hui qui est :

"Pardonnez-moi !"

Alors là, c’est carrément énorme, vu que le journaliste s’excuse (???) auprès de son interlocuteur de ce qu’il va lui dire.

Mais une nouvelle fois, on reste comme deux ronds de flanc, car y’a pas de quoi s’excuser quand on dit à un présumé "trouble-fête" de la vie politique :

"Pardonnez-moi, mais j’ai envie de dire que vous êtes sacrément gonflé !"

Puisqu’étant étiquetté d’emmerdeur, là encore l’interlocuteur en sortira flatté.

La flatterie, serait-elle donc tendance chez nos camarades journalistes des médias dits traditionnels ?

Pardonnez-moi, mais j’ai envie de dire oui …

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A propos Philippe Sage

Empêcheur de tourner en rond.
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