14 Ans, Les Gauloises

Il était beau mon père.

Il avait des yeux merveilleux, vert-de-gris, il sentait bon le sable chaud.
A quatorze ans les Gauloises, dans sa Corrèze natale, il enfourchait son vélo, et, bouffant des kilos et des kilos de mètres, il bravait les monts et les vaux, les vents mauvais, les quolibets, et ramenait sur son porte-bagage son père à lui, ivre-mort de solitude et de vins dégueulasses.
Mon père, il a connu trois guerres, la poussière, le Tonkin, John Wayne et Jean Gabin.

Le dimanche matin, il se levait aux aurores, s’armait d’un stylo à quatre couleurs, mais un beau, hein, gris métallisé, qui pèse lourd et tout, et pendant des heures entières, dessinait des tas de tableaux – alors qu’à l’époque Excel n’existait même pas, c’est dire s’il était trop fort mon papa ! – et dans les colonnes, il inscrivait des tas de chiffres verts, rouges, bleus et noirs, pendant que dans son dos, dans le poste de radio, Jean Amadou faisait le chansonnier avec ses amis de "L’Oreille En Coin".
Ma mère, rien que pour l’embêter à mon père, elle passait devant non nez, dans la salle à manger où en pyjama sentant la nuit passée il travaillait dur de son stylo à quatre couleurs, passait l’aspirateur, la cire et le chiffon en marmonnant que ça ne servait à rien, qu’il pouvait bien y passer la vie entière, que jamais ses tableaux, ses colonnes et ses chiffres par milliers ne lui donneraient la combinaison gagnante du tiercé.
Mais rien à faire, mon père, il y croyait dur comme fer.

N’empêche qu’on a bien rigolé quand un jour, il l’a gagné, le tiercé.
On a bien rigolé, parce que pour une fois qu’il l’avait trouvée, la combinaison – et ce fut la seule et unique fois, autant qu’il m’en souvienne – c’était celle dans le désordre.
Huit cent vingt-six francs.
A l’époque, milieu des années soixante-dix, c’était une putain de somme.
Enfin pour nous, qui n’étions pas Crésus.

Il était beau mon père.

Il avait le sourire Damart-Thermolactyl.
Ma mère, fière comme pas possible, mais un peu triste en même temps, elle me disait que je devais bien avoir treize demi-frères et soeurs à travers le monde, d’Allemagne en Indochine en passant par Oran, tellement qu’il était beau, mon père.
Enfin, une sûre.
Paraît qu’elle se prénomme comme Deneuve : Catherine.
Qu’elle aurait poussé son premier cri, en Alsace.
Mais que ça ne sert à rien, de remuer le passé, d’aller là-bas dans la région des patelins qui se terminent par Kirschen, embêter des gens qu’ont rien demandé, que c’est déjà assez compliquée comme ça, la Vie, qu’il faut les laisser tranquilles, que c’est mieux ainsi.

Il était grave mon père, quand une fin d’après-midi de 1976, il me prit par l’épaule et me dit :
"Viens fiston, il faut que je te parle .."
J’ai compris du haut de mes 14 ans qu’il allait me parler d’homme à homme.
Nous nous assîmes sur mon lit de poche, il prit bien fort sa respiration, me planta son regard gris-souris au fond du mien qu’était déjà mort de trouille, et me dit que voilà, qu’il était bien malheureux de fumer comme ça, ses trois paquets de Gauloises par jour, que bon Dieu de bon Dieu, s’il pouvait s’arrêter, ah je te jure, si je pouvais, disait-il, mais voilà, j’peux pas, tu comprends fiston, c’est une telle saloperie le tabac, quand tu commences, c’est rapé, alors mon fils, ne suit pas mon exemple … Ta-ta-ta-ta ! Je sais que tu fumes ! Ta mère aussi, le sait. D’ailleurs, c’est elle qui me l’a dit. Tu te demandes comment ta mère et moi nous l’avons découvert ? C’est que le tabac, mon fils, ça incruste tes vêtements, voilà pourquoi, ça empeste, au fait, elle te les a achetées tes baskets ta mère ? Non ? Et comment tu fais pour faire le sport ? Bon, je vais lui dire à ta mère, mais promets-moi d’arrêter ça, la cigarette ! Vois comme je suis malheureux, moi, de ne pouvoir arrêter de fumer. D’accord fiston ?

Ce jour-là, j’ai compris un drôle de truc.
Un truc de grand.
Ne fais pas ce que je fais c’était, le truc.
Mon père, en fait, quelque part, il voulait que dans un domaine, je sois IRREPROCHABLE, alors que lui, ne l’était pas.

Depuis ce jour, je ne crois plus à l’irréprochabilité des grands, et d’autant plus quand ils le claironnent, comme actuellement, ici, , et encore ici.

Il ne pesait pas lourd, mon père, ce début de mois de septembre.
Il pétait pas plus de 38 ou 40 kilos, lui qui l’an dernier, en arborait encore 81.
Nous étions à table, lui, ma mère, ma soeur et moi.
Moi qui savais que c’était fini, terminé, que si je repartais la-bas, jamais plus je ne le reverrais, que les vacances prochaines, elles étaient trop loin, qu’il était trop fatiqué, papa, pour tenir jusque là.
Alors, prenant "mon courage à demain", j’ai dit que non, je ne voulais pas y retourner dans ce Prytanée de mes couilles, et merde à Polytechnique, les Mines et j’sais pas quoi, la Marine, que moi, je voulais rester ici, passer le baccalauréat dans mon lycée d’avant, oui, je voulais rester là, dans le petit appartement familial.

Mon père, c’est comme si je lui avais redonné d’un coup tous les kilos qu’il avait perdus, sinon, il n’aurait pas trouvé la force de se mettre en colère, de me dire qu’il n’en était pas question, nom de Dieu, que j’allais les faire mes putains de valises, et que plus vite que ça, j’allais y retourner dans ce Prytanée de malheur !
J’ai serré les poings, j’ai tenu tête, j’ai dit que non, non et non, que je restais ici, et pis c’est tout.

Alors il s’est levé, terrible, m’a regardé droit dans les yeux, et m’a demandé de quitter cette table, et sur le champ.
Ce que j’ai fait.
J’ai pris le couloir où qu’ y’avait notre coffre à jouets, traversé la salle à manger qui sentait bon la cire et le café, et gagné la salle de bain où comme un garçon bien élevé, je me brossai les dents.

C’est alors que j’entendis les pas douloureux de mon père.
Péniblement, il m’avait rejoint.
Une dernière fois, il planta son beau regard gris-souris dans le mien, et dans un souffle me dit :
"On ne va pas se disputer maintenant, mon fils, on ne va pas se disputer maintenant .."
Et il est parti se coucher.

Si j’avais été un peu moins con, alors, à mon tour, je l’aurais rejoint, je l’aurais aidé à se mettre au lit, et enfin, et surtout, je lui aurais dit combien je l’aimais.
Mais je ne l’ai pas fait.
Du coup, je ne lui ai jamais dit.
Il est mort avant que je m’en revienne de cette Sarthe que j’exècre depuis ; il est mort dans son lit, un 17 octobre de l’année 1979.

Oh oui, je sais bien, combien le mot irréprochable ne veut rien dire, ou pas grand chose …

    

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10 commentaires sur “14 Ans, Les Gauloises

  1. Comment veux-tu qu\’il en fût autrement ce jour-là tout comme aujourd\’hui?
    Que celui qui n\’a pas peur de la mort ni de la perte ni du deuil ni du vide, du blanc, du noir vienne me voir.
    Flippant parce que flippé aussi, Philippe.
    Des bizettes, mais des balaises.

  2. c\’est toi que nous devons tous remercier, j\’ai pleuré en te lisant, outre le fait que ce soit superbement bien écrit, tu touches au Sublime! C\’est cette lettre qu\’il faudrait lire dans les lycées et colléges, et pas seulement en début d\’année scolaire. PETER&ROSY

  3. Bon, il faut que j\’explique un peu.Parce que c\’était pas ça qui devait se produire.Ce matin, et comme tous les matins, je m\’en vais lire le dernier billet de Guy Birenbaum.C\’est un rituel chez moi.Je me fais un café, et je vais lire le Guy.Et là, "merdre" !Je constate qu\’il parle de ce dont je voulais causer ce jour : de tous ces politiques qui, en quelques jours, ont évoqué une certaine irréprochabilité.Je laisse un comm\’ sur son blog, en disant que ouiiiiiin que vais-je bien pouvoir balbutier en ce vendredi de poisson ?Et voilà que je pense à cette histoire de :Ne fais pas ce que je fais.Et comme dans l\’écriture, je me laisse porter plutôt qu\’autre chose (je ne sais jamais où je vais, ce que ce sera vraiment) c\’est devenu "14 ans, Les Gauloises".Même si, invonlontairement – mais l\’inconscient est tel que .. – y\’avait comme un buzz dans le billet précédent, où mon père apparaissait. Mais en deuxième écriture.Il n\’y était pas dans la première publication.Je ne sais pas si je suis flippé par la mort (dont on évite de parler dans notre monde occidental) ou si c\’est un billet flippant, ce que je sais c\’est que "chez moi" on ne se disait pas "je t\’aime" ni même on s\’embrassait.Encore une fois, et je ne le savais pas, mais pour laisser un commentaire ici, faut d\’abord s\’inscrire sur Windows tralala. Faire partie de cette communauté. Je trouve ça naze.Alors je laisse mon mail ambulant : ripley2012@hotmail.comEt pour les mal intentionnés qui m\’y laisseraient virus & cie, ça va, je suis non pas vaccinné, mais je me surnomme pas Ripley pour rien.J\’ai appris à calmer l\’Alien qui roupille dans mon sang.Juste j\’aurais voulu ajouter (mais c\’était hors sujet) qu\’hormis le fait qu\’il me manque, mon père, c\’est que j\’aurais tellement, tellement, aimé lui présenter qui vous savez ..Sans vouloir en rajouter dans t\’es gentille ma Cosette, mais bon …En attendant merci pour ces messages, y compris les "cachés" de ma BAL, qui me touchent vraiment.Et c\’est rien de l\’écrire.

  4. … Parce que là (oui j\’avais pas fini) vous etes quand même, à l\’heure où j\’vous cause, 331 à être passé sur ce billet, ce qui est rien comparé à Loic Le Meur, mais faut savoir tous mes directeurs d\’antenne (qui s\’arrachent fermement les ch\’veux, et tant mieux, les pauvres ..) savent que je m\’en fous bien, du trafic, de l\’audimat ( ce qui est vrai de vrai, tellement c\’est pour moi la plaie totale, mais bon, nous vivons dans un monde markété que j\’emmerde copieusement, pas le monde hein, le marketing de mes couilles et ces gens TELLEMENT satisfaits de ce qu\’ils font – en fait, ils ne font que pomper ce qui se "passe" aux USA, n\’est-ce pas ..) que c\’est pas ça qui me maintient en vie, qui me fait bander, mais bon, ça m\’émoustille là, quand même un peu, là ..Tout ce monde …Beaucoup même.

  5. Et en plus c\’est rigolo, mais ma première réaction a été instinctive, j\’ai cru que MOI , c\’était toi!
    Oh!!!! Je te tutoie!
    Alors bon, je remets pas en cause ce que j\’ai ressenti, même si ça ne provenait pas de toi.
    C\’est encore plus rigolo que depuis 2 jours, je m\’amuse, je suis le cobaye de moi-même chez moi, je m\’initie aux buzz, histoire de voir qui, quand, combien, d\’où ect, passe sans me voir, sans même me dire bonsoir… Et que force est de constater que ça change rien. Je suis d\’autant plus contente que le truc vraiment bien dans tout ça, c\’est que ceux qui viennent et qui ont pris pension sont toujours là. Après, on dira ce qu\’on voudra sur ce manichéisme d\’Internet contre la Vie, c\’est quand-même un peu pareil, mieux vaut être seul que mal accompagné.
    Et là, je vais au lit, suis contente de pas y aller seule.
    Des bizettes

  6. Ah toi aussi ma Zette , tu te souviens de cette désuète chanson :"Vous .. qui passez sans me voir … Sans même me dire bonsoir .."Des Biz par milliards ……….

  7. Oui, bêbe que je suis enrhubée et que du coup, je l\’imite  vachebent bieg Jean Sablon.
    Des bizettes, sinon, c\’est Lââm la chanteuse préférée de Wilkinson.

  8. Dans les jardins de mon enfanceOù l\’on a pansé ma consciencePour m\’enfermer dans ce silence,Pardonnez-moi pour ces offenses…Dans les méandres de la vieOù il faut sourire à tout prixPour être aimé par ses amis,Pardonnez-moi de ces pleurs endormis…Pardonnez mes faiblesses,Elles sont si profondes en mon coeur,Pardonnez ma tristesse,Je ne connais plus le bonheur…J\’attends encore que tu viennes,Toi qui me sauverais…Mais à quoi bon te dire ma peine,A quoi bon, si mon coeur est brisé…                     (22/11/94)Je te rassure, à présent, je vais bien, tu le sais, grâce à mes petites filles d\’amour.Je t\’embrasse

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