« La Mort N’a Pas De Visage »

Je me souviens de ce que tu disais, Ruppert :
"Ne sois pas chagrin mon frère. Il me faut m’en aller.
Laurie m’attend, là-bas, derrière ces montagnes,
Et je ne saurais la décevoir.
"
Au dehors, t’attendait un fiacre d’églantines
Serti d’or et de diamants,
Tiré par quatre créatures aux jarrets de fer,
Une merveille à n’en pas douter,
Et le bonheur ruisselant à tes pieds.

O mon frère, mon double, mon jumeau,
Jamais tu le sais, je n’aurais pu me résoudre
A vivre sans toi !
Mais mes belles paroles et le vin de Jaffa,
Les souvenirs mouillés de nos courses folles l’été venu,
La couronne de bois morts de notre coffre à jouets,
De plaisir ne faisaient plus trembler ton corps.
Alors, du plus profond de mon âme,
J’implorai le retour et la bénédiction,
De l’Homme au complet marron.
Mais, ne voyant rien venir,
J’ai, du plus profond de mon être sourd,
Demandé le secours du Monstre au nez de verre.

Je me souviens de l’insoutenable force montante
En mes seins.
De la couleur des arbres, décharnée,
Et du chant saccadé des oiseaux de Gourragne.
Je me souviens t’avoir crié, les mots
Du magicien des ombres,
Et de tes joues enfouies aux creux de tes yeux.

Alors, de ma main toute déployée,
Je t’ai, d’un seul coup et sans faiblir,
Arraché le visage pour le mettre à ma poche.

Un tourbillon de feuilles et de grisailles
S’est joué du fiacre et des quatre licornes,
Prenant au passage nos vignes et nos châteaux,
Le bleu du ciel et mon regard d’enfant.

Mais voilà qu’aujourd’hui,
Au rideau de ma vie,
Tu reviens le coeur en épines
Et le cahier à la main,
Afin de m’arracher ce visage qu’un jour je te volai.

Si l’heure est venue de payer mon forfait,
Sauras-tu m’écouter une dernière fois ?
Sauras-tu me croire si je te dis que de ma vie,
Je n’ai fait qu’un long chemin désolé,
Un lit de promesses bafouées ?
O mon frère, mon double, mon jumeau,
Ne sauras-tu jamais me pardonner
De t’avoir, au fond, épargné,
La souffrance des prisons inutiles
Et le poids des amours évaporées ?
Ne vois-tu pas que mon corps vidé de sens
N’aspire qu’à mourir dans la décence ?

Donnons-nous, si tu le veux bien,
Le Temps du Silence.

[Paris – Mai 1991]
 

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